Quel que soit l’amour de la vie, mon cher Aza, les peines le diminuent, le désespoir l’éteint. Le mépris que la nature semble faire de notre être, en l’abandonnant à la douleur, nous révolte d’abord ; ensuite l’impossibilité de nous en délivrer, nous prouve une insuffisance si humiliante, qu’elle nous conduit jusqu’au dégoût de nous-mêmes.
Je ne vis plus en moi ni pour moi ; chaque instant où je respire est un sacrifice que je fais à ton amour, et de jour en jour il devient plus pénible ; si le temps apporte quelque soulagement au mal qui me consume, loin d’éclaircir mon sort, il semble le rendre encore plus obscur. Tout ce qui m’environne m’est inconnu, tout m’est nouveau, tout intéresse ma curiosité, et rien ne peut la satisfaire. En vain, j’emploie mon attention et mes efforts pour entendre, ou pour être entendue ; l’un et l’autre me sont également impossibles. Fatiguée de tant de peines inutiles, je crus en tarir la source, en dérobant à mes yeux l’impression qu’ils recevaient des objets : je m’obstinai quelque temps à les fermer ; mais les ténèbres volontaires auxquelles je m’étais condamnée ne soulageaient que ma modestie. Blessée sans cesse à la vue de ces hommes, dont les services et les secours sont autant de supplices, mon âme n’en était pas moins agitée ; renfermée en moi-même, mes inquiétudes n’en étaient que plus vives, et le désir de les exprimer plus violent. D’un autre côté l’impossibilité de me faire entendre, répand jusque sur mes organes un tourment non moins insupportable que des douleurs qui auraient une réalité plus apparente. Que cette situation est cruelle !
Hélas, je croyais déjà entendre quelques mots des Sauvages Espagnols, j’y trouvais des rapports avec notre auguste langage ; je me flattais qu’en peu de temps je pourrais m’expliquer avec eux ; loin de trouver le même avantage avec mes nouveaux tyrans, ils s’expriment avec tant de rapidité, que je ne distingue pas même les inflexions de leur voix. Tout me fait juger qu’ils ne sont pas de la même Nation ; et à la différence de leur manière, et de leur caractère apparent, on devine sans peine que Pachacamac leur a distribué dans une grande disproportion les éléments dont il a formé les humains. L’air grave et farouche des premiers fait voir qu’ils sont composés de la matière des plus durs métaux ; ceux-ci semblent s’être échappés des mains du Créateur au moment où il n’avait encore assemblé pour leur formation que l’air et le feu : les yeux fiers, la mine sombre et tranquille de ceux-là montraient assez qu’ils étaient cruels de sang-froid ; l’inhumanité de leurs actions ne l’a que trop prouvé. Le visage riant de ceux-ci, la douceur de leurs regards, un certain empressement répandu sur leurs actions et qui paraît être de la bienveillance, prévient en leur faveur, mais je remarque des contradictions dans leur conduite, qui suspendent mon jugement.
Deux de ces Sauvages ne quittent presque pas le chevet de mon lit ; l’un que j’ai jugé être le Cacique1 à son air de grandeur, me rend, je crois, à sa façon beaucoup de respect : l’autre me donne une partie des secours qu’exige ma maladie, mais sa bonté est dure, ses secours sont cruels, et sa familiarité impérieuse2.
Dès le premier moment, où revenue de ma faiblesse, je me trouvai en leur puissance, celui-ci (car je l’ai bien remarqué) plus hardi que les autres, voulut prendre ma main, que je retirai avec une confusion inexprimable ; il parut surpris de ma résistance, et sans aucun égard pour la modestie3, il la reprit à l’instant : faible, mourante et ne prononçant que des paroles qui n’étaient point entendues, pouvais-je l’en empêcher ? Il la garda, mon cher Aza, tout autant qu’il voulut, et depuis ce temps, il faut que je la lui donne moi-même plusieurs fois par jour, si je veux éviter des débats qui tournent toujours à mon désavantage.
Cette espèce de cérémonie4 me paraît une superstition de ces peuples : j’ai cru remarquer que l’on y trouvait des rapports avec mon mal ; mais il faut apparemment être de leur Nation pour en sentir les effets ; car je n’en éprouve aucun, je souffre toujours également d’un feu intérieur qui me consume ; à peine me reste-t-il assez de force pour nouer mes Quipos. J’emploie à cette occupation autant de temps que ma faiblesse peut me le permettre : ces nœuds qui frappent mes sens semblent donner plus de réalité à mes pensées ; la sorte de ressemblance que je m’imagine qu’ils ont avec les paroles me fait une illusion qui trompe ma douleur : je crois te parler, te dire que je t’aime, t’assurer de mes vœux, de ma tendresse ; cette douce erreur est mon bien et ma vie. Si l’excès d’accablement m’oblige d’interrompre mon Ouvrage, je gémis de ton absence ; ainsi tout entière à ma tendresse, il n’y a pas un de mes moments qui ne t’appartienne.
Hélas ! Quel autre usage pourrais-je en faire ? Ô, mon cher Aza ! quand tu ne serais pas le maître de mon âme : quand les chaînes de l’amour ne m’attacheraient pas inséparablement à toi ; plongée dans un abîme d’obscurité, pourrais-je détourner mes pensées de la lumière de ma vie ? Tu es le Soleil de mes jours, tu les éclaires, tu les prolonges, ils sont à toi. Tu me chéris, je me laisse vivre. Que feras-tu pour moi ? Tu m’aimeras, je suis récompensée.
1. Cacique : [Note de l'autrice] Cacique est une espèce de Gouverneur de Province. 2. Impérieuse : qui ne tolère pas qu'on lui résiste. 3. Modestie : pudeur. 4. Cérémonie : [Note de l'autrice] les Indiens n’avaient aucune connaissance de la Médecine.
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